Dans le ballet complexe de la logistique mondiale, les ports sont les chefs d'orchestre. Pourtant, depuis quelques années, la partition s'est grippée. La congestion portuaire est devenue la norme plutôt que l'exception, transformant les zones de mouillage en parkings géants pour porte-conteneurs. Si les retards de livraison et les surcoûts financiers sont souvent mis en avant, une variable reste encore trop peu documentée : l'impact carbone (CO2e) de ces heures d'attente.

La congestion portuaire : une réalité logistique et écologique

Lorsqu'un port sature, les navires ne peuvent pas accoster immédiatement. Ils sont contraints de patienter dans des zones de mouillage dédiées. Contrairement à une idée reçue, un navire à l'arrêt n'est pas un navire « éteint ». Pour maintenir les systèmes de bord (vie de l'équipage, réfrigération des conteneurs reefers, systèmes de navigation), les moteurs auxiliaires tournent en continu.

Cette consommation, bien que réduite par rapport à la navigation en haute mer, représente une source massive d'émissions de gaz à effet de serre (GES) totalement improductive.

Comment quantifier l'empreinte carbone de l'attente ?

Mesurer l'impact CO2e d'un navire au mouillage demande de croiser plusieurs variables techniques. On ne peut pas se contenter d'une estimation globale ; chaque heure compte.

1. La consommation des auxiliaires (Auxiliary Engines)

C'est le poste principal. Selon la taille du navire, la consommation de fioul lourd ou de gazole marin (MGO) peut varier de 2 à 5 tonnes par jour pour un porte-conteneurs standard.

2. Le facteur d'émission du carburant

Pour convertir cette consommation en équivalent CO2 (CO2e), on utilise des facteurs d'émission. Par exemple, brûler une tonne de fioul marin génère environ 3,11 tonnes de CO2.

3. La gestion des conteneurs réfrigérés (Reefers)

Un navire transportant 500 conteneurs réfrigérés consomme considérablement plus d'énergie au mouillage qu'un navire de vrac sec. Chaque reefer nécessite une alimentation électrique constante, augmentant mécaniquement la charge des générateurs et donc le bilan carbone de l'attente.

Pourquoi cette mesure est-elle devenue cruciale ?

La pression réglementaire (CII et EEXI)

L'Organisation Maritime Internationale (OMI) durcit les règles. L'Indicateur d'Intensité Carbone (CII) classe désormais les navires selon leur efficacité opérationnelle. Des jours passés à brûler du carburant pour « rien » dégradent la note du navire, ce qui peut impacter sa valeur commerciale et son droit d'opérer.

La transparence de la Supply Chain

Les chargeurs (marques et distributeurs) intègrent désormais le Scope 3 dans leur bilan carbone. Ils exigent de leurs transporteurs des données précises sur les émissions liées au transport. La congestion n'est plus un simple aléa logistique, c'est un risque réputationnel.

Stratégies pour réduire l'impact CO2e au mouillage

La technologie et la donnée sont les meilleures alliées pour décarboner cette phase critique :

  • Le "Just-In-Time" (JIT) Arrival : L'objectif est de synchroniser la vitesse du navire en mer avec la disponibilité réelle du quai. Si le navire ralentit en amont (Slow Steaming), il arrive pile au moment où le poste est libre, évitant ainsi le mouillage.
  • L'électrification des quais (Cold Ironing) : Bien que cela concerne le navire à quai, l'extension de ces solutions ou la mise en place de systèmes de bouées connectées pourrait à terme réduire les émissions au mouillage.
  • L'IA prédictive : Utiliser des algorithmes pour prévoir les temps d'attente permet aux armateurs d'optimiser leurs itinéraires avant même que la congestion ne survienne.

Conclusion : Vers une logistique plus sobre

Mesurer l'impact CO2e des heures d'attente au mouillage est le premier pas vers une action concrète. En transformant la congestion portuaire d'une fatalité opérationnelle en un indicateur de performance environnementale, le secteur de la logistique peut enfin identifier les gisements d'efficacité énergétique.

À l'heure où chaque gramme de CO2 compte, la fluidité des ports n'est plus seulement une question de business, c'est un impératif pour la planète.